Le billet de Karyn
Billet de Karyn 「築地」
Depuis 15 ans, je travaille non loin du quartier de Tsukiji à Tokyo. Jusqu’au 6 octobre dernier, Tsukiji était la « cuisine du Japon », le plus vaste marché de poissons et primeurs du monde. Je ne suis pas la seule étrangère à regretter que ce site historique soit démoli. J’adorais Tsukiji, même si c’était vieux, sale et dangereux. On avait l’impression de voyager dans le temps, de revenir quelque part dans l’ère Shôwa, avec les charrettes à bras, les vieilles enseignes, les caisses enregistreuses et balances hors d’âge. Les Japonais à qui je fais part de ce sentiment, à qui je dis qu’il aurait mieux valu reconstruire Tsukiji à Tsukiji, hochent souvent la tête. Après tout, me disent-ils, c’est peut-être mieux dans des bâtiments neufs et modernes ailleurs. Peut-être est-ce parce que trop peu de Japonais ont pris conscience de ce qu’était devenu Tsukiji aux yeux des étrangers. C’était un site unique au monde, une sorte de musée vivant des traditions de vente et de conservation des produits de la mer. « D’accord, visuellement c’était un peu sale, mais servez-vous de votre nez, nulle part, à aucun moment cela ne sentait mauvais », me disait le chef français Lionel Beccat, un habitué des allées de Tsukiji, soulignant ainsi le savoir-faire des poissonniers pour conserver fraîche la marchandise sans faire appel à des dispositifs dernier cri. Tsukiji c’est fini et à la place sera construit un parking pour les jeux Olympiques. Quel dommage ! J’y suis retournée quand il venait de fermer, quand tout était désert, quand il n’y restait que des vestiges avant la démolition. Et là j’avais envie de prendre tous ces objets restés en plan, jetés là. J’aurais voulu les emporter pour les exposer dans un musée. Je m’étonne en effet que, malgré les 80 ans d’histoire de Tsukiji, personne n’ait songé à créer quelque part un lieu commémoratif. C’est trop tard désormais. Un vague projet de parc à thème gastronomique après les JO a été évoqué par la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, mais il me semble difficile d’espérer conférer à ce type de lieu la même notoriété qu’un authentique marché avec ses vieux restaurants alentour.
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Karyn Oui, je suis plus que fâchée, je suis triste, en fait. Je suis triste parce que j’adorais ce marché de Tsukiji. J’adorais venir m’y balader aux horaires où c’était possible pour les personnes extérieures, mais j’adorais cette ambiance, cette espèce de plongée dans l’ère Shôwa. J’ai beaucoup étudié l’ère Shôwa.